Lugagnano, le village de l’amitié.

Rencontre avec Roberto, Ronnie et Alberto.

Tous les matins et tous les soirs quand Roberto passe en voiture sous la fenêtre d’Alberto, il  lui fait signe en lui adressant un petit coup de klaxon. En réponse, Alberto, lorsqu’il reste à la maison devant son poste de radio, dédicace des chansons qui accompagnent les balades nocturnes de son ami à l’âme vagabonde. Quant à Ronnie, aller à la boulangerie c’est comme se rendre au salon. Après deux heures de conversation avec les uns et les autres, il repart enfin avec son pain sous le bras. Voici le quotidien chaleureux de trois amis du village de Lugagnano que les habitants des grandes villes solitaires et anonymes pourraient bien leur envier.

Pour se rendre dans cette petite commune fraternelle de l’Emilie et y rencontrer ces sexagénaires chanceux, il faut tout d’abord longer un paysage spectaculaire de collines aux flancs éventrés par l’érosion millénaire. L’Arda, le cours d’eau qui a donné son nom à cette vallée et qui accompagne l’autre côté de la route, a depuis les premières chaleurs de l’été, cédé la place à un triste tapis caillouteux. C’est le destin sans surprise des rivières de la région à cette époque de l’année.

Libreria Franchi – dal 1945, (Librairie Franchi – depuis 1945) indique  l’inscription d’une vieille enseigne jaune et chocolat apposée contre le mur d’une boutique. C’est là que se trouve la papeterie de Roberto Franchi, la véritable deuxième place du village. Nos trois compagnons s’y retrouvent régulièrement, les habitants de la commune aussi.

« Le sourire est le médicament de la vie » prévient une petite note apposée sur la vitrine avant de pénétrer dans le magasin. C’est la philosophie d’un homme qui de par sa gentillesse et sa disponibilité est devenu un des personnages les plus populaires de la commune, le maire n’aurait qu’à bien se tenir !

Roberto est né dans ce village il y a 58 ans. Il explique qu’avant de suivre les pas de son grand-père en reprenant sa boutique ouverte juste après la dernière guerre, il a traversé, plateau à la main, les salles des hôtels et des restaurants du monde entier. Le costume de serveur semblait taillé à sa mesure. Pour des raisons qui resteront inconnues, un jour, pourtant, il dut poser définitivement ses valises à Lugagnano et s’inventer une autre profession. 30 ans plus tard, il est heureux d’être à la tête de ce magasin familial qui lui apporte dit-il « la satisfaction des relations sociales et politiques. Ici, affirme-t-il avec une fierté non dissimulée, même les conflits se terminent dans la bonne humeur. Quelle métropole pourrait se vanter de pareille sérénité sociale ?

Très attaché à la communauté comme visiblement la plupart des habitants du village qui ne compte pas moins de 14 associations pour seulement 4000 âmes, Roberto participe régulièrement à l’organisation des cérémonies locales. Le 17 mars dernier, les célébrations locales de l’anniversaire des 150 ans de l’Unité du pays auxquelles il s’est joint, ont été d’ailleurs pour lui, l’occasion « de faire redécouvrir à nos jeunes, ces valeurs menacées de fraternité et de solidarité. »

 Alberto partage absolument les idées de son “cher et grand ami Roberto”. Si l’amitié ne naît pas par hasard, si l’autre fait souvent écho à ce que nous sommes, le parcours  de ce sexagénaire sympathique rappelle d’une certaine façon celui de l’ancien baroudeur devenu papetier.

Alberto, 63 ans, natif lui aussi de Lugagnano, me confie en effet qu’il n’a pas toujours été le plombier de la région. Avant de voler au secours des salles de bains des ménagères de la Vallée de l’Arda, guitare en mains, lui et son groupe de musique « I nomadi »  (les nomades) ont fait rêver l’Italie entière sur les airs des romances des années soixante. Sa mère malade, il a du lui aussi sacrifier sa passion et trouver un métier qui lui permettait de s’en occuper.

Le nomade a du se sédentariser. Depuis, avec ses guitares de collection qu’il a conservées en souvenir de la belle époque, il ne joue plus que dans l’intimité ou pour « casser les oreilles de sa femme » me dit-il en plaisantant. Si la vie n’a pas toujours été généreuse avec Alberto, il garde malgré tout le sens de l’humour, c’est sa façon à lui d’être philosophe. Après tout, n’est-il pas un Emilien, cet Italien avec ce petit quelque chose en plus, comme il aime à le penser?

Ronnie ne démentirait pas. La bonne humeur et l’espièglerie incarnées, ce pimpant retraité de  65 ans, qui lorsqu’il ne s’occupe pas de son train électrique et ne s’invite pas sur des photos montages improbables avec la famille royale d’Angleterre, affole de sa voix de crooner les nuits blanches de Lugagnano. Tant pis pour  Londres qui n’a pas profité de ce talent !

Londres, cette ville dont il a gardé l’accent et le souvenir de chaque rue et de chaque brique à bord de son taxi (d’où il reçut un baiser inoubliable de l’actrice Julie Christie), fait aujourd’hui partie de son passé. Après plus de 60 ans de loyaux services dans la capitale anglaise, Ronnie est revenu vivre dans le village natal de son père, ici à Lugagnano. L’Italie avait fini par lui manquer, l’Italie de la fraternité et de la convivialité qu’il ne retrouvait plus dans sa communauté toujours plus anglicisée d’immigrés italiens. « Cette communauté que l’on retrouvait dans les églises le dimanche quand les Italiens habitaient encore dans le centre de Londres n’existe plus maintenant. Les jeunes qui ont oublié leurs origines ont d’autres préoccupations »  regrette-t-il simplement. Pour l’heure, dans tous les cas, Ronnie semble avoir trouvé le chemin de la sérénité.

Si le sourire est donc le médicament de la vie et l’amitié le sel de l’existence, nos trois compagnons liés par le goût des autres ont certainement de longues et belles années devant eux dans ce village de l’amitié.

  1. portraitsdegens a publié ce billet
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Géraldine Bernard


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« Grand’mère, raconte-moi ta vie ». Tous les soirs, petite fille, en vacances chez ma grand’mère, je lui faisais cette requête. Et tous les soirs avec le même plaisir enfantin, je la revoyais se cacher sous le lit de ses parents pour échapper aux cochons en furie de la ferme ou bien recevoir la gifle magistrale de son père après s’être coupée les cheveux. Depuis, écouter la vie des autres est devenu une vraie obsession… La raconter aussi. Je ne suis ni journaliste ni écrivain, juste une âme curieuse qui a besoin de s’enrichir au contact de l'autre.



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