Voyage au cœur de l’italianité

Bavard, charmeur, roublard, opportuniste, débrouillard, voici en résumé quelques-unes des  étiquettes qui depuis longtemps collent à la peau de notre cher voisin Italien.  

Mais qu’en est-il vraiment ? Qui est l’Italien d’aujourd’hui, comment croit-il  être perçu à l’étranger, est-il fier de son identité, de son pays ? Et qu’a-t-il pensé des dernières célébrations ?

Alors que le 17 mars dernier, l’Italie, fortement divisée, s’efforçait de fêter les  150 ans de son unité, l’esprit libre de tout préjugé (enfin, je crois) j’ai eu envie de me rendre sur place afin de comprendre les rapports que les habitants de le Péninsule  entretiennent avec leur italianité.

Destination : Plaisance, Lugagnano, Castell’Arquato, Cortemaggiore, Bologne, bref l’Emilie-Romagne, le nord de l’Italie. Une des régions où dit-on, l’on vivrait le mieux.

Des rives du Pô aux douces collines des Apennins, l’architecte devenue pâtissière, l’éleveur de chevaux de trot et tous ceux dont j’ai croisé le chemin et qui ont accepté de répondre à mes questions, allaient me livrer en toute sincérité leur vision du pays.

Voici donc le bilan de ce voyage « d’étude  sociologique » au cœur de la diversité émilienne.

L’Italie est en crise, pour Enrica, Alberto et la plupart des personnes interrogées, la politique « de clowns » qui les écœure et ne les représente plus depuis longtemps a fait d’elle, je cite : « la barzelletta del mondo » (l’histoire drôle du monde). De ce fait, ils ont le sentiment de ne pas être pris au sérieux et de véhiculer une image de peuple mal élevé, fourbe et malhonnête. Berlusconi ne serait d’ailleurs pas le seul en cause. En réalité, si son nom n’a pas toujours été spécifiquement cité par mes interlocuteurs, il suffit de regarder les journaux télévisés nationaux  pour se rendre compte que les affaires de corruption, de fraude et de népotisme éclaboussent la classe politique dans son ensemble.  Mais comme le disent les Italiens : « Tutto il mondo è paese » (c’est partout pareil), alors pourquoi, dans ce pays, les hommes politiques seraient-ils d’avantage représentatifs  de leurs électeurs ? Vaste question.

 L’unité quant à elle ne serait-elle qu’un pur fantasme ? Très peu des Emiliens rencontrés ont de fait suivi les célébrations du 17 mars ou bien par simple intérêt commercial,  parsemant ci et là leurs vitrines de touches vertes, blanches et rouges.

« L’unité du pays nous a été imposée au XIXe siècle », à sa décharge, Alberto, conseiller financier de profession et éleveur de chevaux de trot amateur, attribue ce manque de sentiment de cohésion à l’Histoire même du pays. L’histoire d’une unité encore trop récente et ratifiée au pas de charge pour être pleinement ressentie par la population tant les disparités culturelles, géographiques et économiques restent encore fortement marquées. 

Le 17 mars 1861, il y a seulement 150 ans, naissait dans la douleur le Royaume d’Italie. Victor Emmanuel II de Savoie, rassemblait en effet sous sa nouvelle autorité, une  mosaïque colorée de petits états aux réalités très contrastées voire totalement opposées. A en croire certains historiens, il nourrissait déjà à l’égard de son peuple de bien piètres opinions. Celui que l’on surnomma le Père de la Patrie, estimait qu’il y avait « seulement deux modes de gouverner les Italiens : avec les baïonnettes ou la corruption ». Cela  augurait mal du devenir du  sentiment patriotique.

Quoiqu’il en soit, cette ancienne entité purement géographique allait ainsi accéder pour la première fois de son histoire depuis l’antiquité au statut de nation.  L’Emilien comme le reste des nouveaux sujets du monarque fut alors sommé d’apprendre la désormais unique et officielle langue de Dante.

Comment ne pas comprendre alors que sur les terres de Verdi, on se définit encore et avant tout en fonction de sa région, voire de son village ? Le caractère même porte l’estampille made in Emily. L’habitant de cette région, affirme Fausta, coiffeuse de Cortemaggiore est «une personne fermée, au caractère paysan, il est très attaché à la terre, rien à voir avec son voisin Romagnole qui est plus sociable, plus jovial, plus solaire». Soixante kilomètres (la distance entre Parme et Plaisance) suffiraient même pour changer un homme. Esprit de clocher quand tu nous tiens !

Luigi, 55 ans, journaliste spécialiste de l’agro-alimentaire, vivant au pied des collines de Castell’Arquato, confirme cette idée : « l’Italien n’a ni la volonté ni la culture de l’appartenance  à l’état. Giorgio Napoletano, le président de la République, le seul homme politique à avoir conservé le sens civique, a été un  des rares défenseurs de la fête nationale. Pour  donner un exemple, jusqu’à un moins et demi des festivités, le gouvernement était encore indécis quant à la proclamation du 17 mars comme journée nationale. Les entreprises ont donc laissé le choix à leurs salariés de prendre ou non un jour de repos, mais il n’a pas été compté comme jour férié ».

Pour cet homme attaché aux valeurs de bien commun et de solidarité : «  L’Italien d’aujourd’hui se trouve à la croisée des chemins. D’un côté, il est conscient d’avoir été mené en bateau depuis 20 ans par le gouvernement,  de l’autre, l’individualisme s’est tellement enraciné dans sa mentalité que le processus de changement prendra beaucoup de temps à se mettre en place».  Il attend de voir si les femmes en colère à l’image de tous  ces mouvements contestataires spontanés qui depuis peu investissent la rue, sauront changer la politique de demain.

Bien sûr, il y a les idéalistes, ceux pour qui l’unité doit être protégée et qui ont vu dans les célébrations un symbole fort, celui de la préservation des valeurs nationales. Roberto, 58 ans, propriétaire de la papeterie de ses grands-parents de Lugagnano,  et personnellement très engagé dans la vie associative, lui, croit en cette Italie-là : « L’anniversaire des 150 ans de la Nation a été pour moi très positif, il a donné l’occasion de réaffirmer et de défendre nos valeurs de fraternité et de solidarité contre les tentatives sécessionnistes et indépendantistes »  revendiquées par la Ligue du Nord notamment. Il espère sincèrement que les retombées se feront sentir dans l’esprit des citoyens.

Enrica, ancienne architecte de 31 ans qui, il y a deux ans, troqua plans et  maquettes contre un tablier de pâtissière parce que m’explique-t-elle : « elle voulait travailler avec et pour les autres » s’est impliquée à sa manière dans les commémorations. Dans sa petite boutique au décor blanc et orangé située dans un quartier culturel de Plaisance, le 17 mars dernier, les amateurs de gourmandises et d’histoire pouvaient déguster des biscuits en forme de nœuds patriotiques. Une référence à Plaisance, première ville du Duché de Parme à avoir adhéré volontairement au Royaume du Piémont avant même la création de l’unité.  Ils pouvaient également lire ou relire dans une petite vitrine les premiers articles de la constitution italienne, une des plus belles d’Europe, selon la «Fatina in Cucina » (petite fée dans la cuisine).  Une manière de mettre en avant les idéaux portés par la  toute jeune nation et la longue tradition citoyenne de la ville.

Ce sentiment national, la jeune libraire de livres d’occasion, Elena, l’a au contraire touché du doigt lors du référendum des 12 et 13 juin derniers lorsqu’une grande majorité de citoyens s’est mobilisée contre la privatisation de l’eau et le nucléaire : « Une véritable gifle pour le gouvernement » se réjouit-elle. Ce jour-là, l’amoureuse de la littérature s’est sentie fière d’être italienne, le peuple s’était enfin exprimé d’une seule voix.

Pour rencontrer toutefois de plus âpres et néanmoins intéressés défenseurs de l’Unité, faudrait-il quitter le Nord du pays et se rendre dans le bas de la botte, le boulet de l’Italie comme certains ont tendance à le penser ? Fabio, 39 ans, ingénieur travaillant à Bologne depuis quelques années mais originaire de la région des Pouilles, en est convaincu : « C’est un fait, économiquement, le sud a besoin du nord, l’unité est donc une bonne chose pour nous, nous y sommes très attachés ». Il est d’ailleurs scandalisé  de voir ce sentiment national si peu partagé en temps normal s’exprimer  parfois si violemment dans les stades de foot par des tiffosi1(supporters) survoltés. « C’est à n’y rien comprendre » se plaint-il.

Cependant, malgré la crise et en dépit de cette mauvaise image, l’Emilien aime son pays.

 « L’Italie est magnifique nous avons une très grande variété de paysages, la mer, la montagne, et puis, on y mange bien, il y fait bon vivre » s’enorgueillit Patrizio, 40 ans, barman de Fiorenzuola. Stendhal pour lequel tout semblait grossier2 en dehors de cette nation, ne démentirait pas.

Pour Luigi, un des premiers à avoir soutenu la cause de Carlo Pietrini, le fondateur du désormais tentaculaire mouvement Slow Food, « la beauté  de notre nation réside dans  ces histoires d’hommes qui se sont faits tous seuls, ces entrepreneurs qui ont su mettre en valeur nos savoir-faire, notre terroir  et sur qui repose toute la richesse du pays».

Diego, le directeur artistique du Théâtre Gioco Vita de Plaisance qui consacre sa vie aux arts et à l’imaginaire des enfants depuis  plus de 40 ans me confie lui aussi, de sa voix de conteur sa joie d’être italien : «  lorsque je voyage à l’étranger pour accompagner mes spectacles hors de la vieille Europe, en Chine ou en Amérique et que je m’entends dire que je viens d’un pays de grande culture, de grands musées, de la patrie de Michel-Ange, cela me fait plaisir, ces racines-là font partie de notre âme. J’aime l’Histoire de notre nation, bien sûr avec le bien et le mal, il faut voir les choses telles qu’elles sont mais notre peuple est un peuple fort, intelligent, courageux. Ceux qui nous gouvernent semblent l’avoir oublié ».

C’est à la rencontre de cette Italie lointaine, perdue de vue par son gouvernement, comme le regrette Diego, que je suis allée, pendant ce périple en Emilie. Une Italie secrète et discrète, qui n’élève pas la voix, mais que l’on aimerait entendre plus souvent.

1. Du verbe tifare : être un supporter de, un fan de.

2. Cité par Sandrine Fillipetti dans Stendhal (éditions Gallimard 2009, collection folio biographies), page 130 : « […] Cette soif de voir que j’avais autrefois s’est tout à fait éteinte ; depuis que j’ai vu Milan et l’Italie, tout ce que je vois me rebute par la grossièreté. […] » Lettre à Felix Faure du 24 août 1812, Correspondance générale, tome II,op.cit., p.352

Alberto Caravita, conseiller financier et éleveur de chevaux de trot amateur.

Diego Maj, directeur artistique du théâtre Gioco Vita de Plaisance.

Elena, libraire de livres d’occasions de Plaisance.


Enrica, La fatina in cucina de Plaisance.

Fabio, ingénieur à Bologne

Roberto, papetier à Lugagnano

Luigi, journaliste spécialiste de l’agroalimentaire.

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Géraldine Bernard


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« Grand’mère, raconte-moi ta vie ». Tous les soirs, petite fille, en vacances chez ma grand’mère, je lui faisais cette requête. Et tous les soirs avec le même plaisir enfantin, je la revoyais se cacher sous le lit de ses parents pour échapper aux cochons en furie de la ferme ou bien recevoir la gifle magistrale de son père après s’être coupée les cheveux. Depuis, écouter la vie des autres est devenu une vraie obsession… La raconter aussi. Je ne suis ni journaliste ni écrivain, juste une âme curieuse qui a besoin de s’enrichir au contact de l'autre.



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